Le chagrin des vivants

de Anna Hope, Gallimard

Le chagrin des vivants

C’est un roman comme je les aime, avec de magnifiques portraits ciselés, où l’intrigue est menée par petites touches, de main de maître, sans évidence et attendu. Des femmes touchantes dans leur deuil d’un fils, d’un fiancé, d’un frère, des hommes cassés par cette fichue guerre de 14 qui marque la fin d’une société. Une guerre qui n’était plus celle des corps à corps mais pas encore celle de la mort à distance, où l’on voyait les corps de ses frères combattants agoniser à côté, tremblant de terreur, quelque soit la couleur de l’uniforme et le grade sur les épaulettes. Ces quelques jours avant l’arrivée du corps du soldat inconnu en 1920 en Angleterre marquent le bouleversement du deuil de ces femmes, et à travers ce cercueil anonyme, de tout un peuple. J’ai apprécié l’absence de jugement, parce que l’héroïsme et la désertion ne sont pas blanc ou noir, plutôt gris, ou couleur de fange. Comme tous les livres qu’on aime, on sent un petit arrachement à laisser ces femmes, pas forcément sympathiques, mais si humaines, si faiblement humaines.

 

La disparition de Josef Mengele

de Olivier Guez, éditions Grasset

La disparition de Joseph Mengele

Me voici un peu perplexe au sujet de ce livre. Récit plutôt que roman, l’auteur y fait un excellent travail d’historien à fouiller l’évaporation de l’Ange du mal, le bourreau d’Auschwitz, se concentrant sur la période Sud-américaine de sa fuite et sa vie durant plusieurs décennies d’un pays à un autre. Ce qui surprend le lecteur, même assez averti, c’est l’extrême complaisance du régime de Péron qui l’a accueilli en Argentine, puis ceux du Paraguay et du Brésil. Véritable repère de nazis qui y ont vécus sans être inquiétés jusqu’à ce que l’Allemagne de l’Ouest sorte de sa torpeur, lorsque enfin la jeune génération s’est éveillée à son passé morbide et douloureux pour s’apercevoir que

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ceux qui avaient mis le pays à genoux, dans le sang et les larmes, la terreur et la nuit, coulaient des jours tranquilles, aux plus hautes responsabilités parfois. Mengele s’est noyé, pas par un agent du Mossad, non, de sa pas très belle mort, sans que ses milliers de victimes puissent lire dans ses yeux, derrière une vitre blindée, comme son collègue Eichmann, son manque de repentir à toute la souffrance infligée. C’est une lecture sans plaisir, bien relatée, pour le devoir de mémoire, essentielle aussi, parce que, comme le dit l’auteur en fin d’ouvrage, lorsque les derniers survivants s’éteignent, qui reste-t-il pour témoigner? C’est alors que se répète l’histoire….

Grande Section

Hadia Decharrière, Editions JC Lattès

20180609_163253.jpg« Déclaration d’amour à son père ». On pourrait résumer le récit de Hadia Decharrière à ces quelques mots. Mais ils ne diraient pas l’ampleur, la profondeur, l’enracinement de cet amour. Ils ne raconteraient pas la souffrance de la disparition, la lente agonie après la flamboyance, les jours d’après quand il faut grandir sans lui. Il y a, certes, des répétitions lorsqu’on voyage entre plusieurs pays, que l’on croise les années entre enfance et plaies vives de l’adulte qui n’a pas fait son deuil, mais elles viennent recreuser la béance sans fond, raviver le manque, faire basculer le déséquilibre à grandir bancale, demi-orpheline. Parfois les yeux s’embuent, tant dans le décharnement du corps qui annonce la fin prochaine, que dans les moments lumineux et complices. Alors forcément on pense à son propre Papa. Le mien est âgé mais encore bien vivant. Ce soir je vais lui téléphoner ou lui envoyer un message pour lui dire combien je l’aime, combien grandir avec lui a été précieux pour tenir sur mes deux jambes, solidement, même dans la peine. J’ai cette chance. C’est lui qui m’a donné le goût des mots. Avec lui aussi, j’ai eu des leçons de natation avec sa main sous mon ventre jusqu’au grand bain, où il m’a enfin lâchée, prête et confiante. Pas dans celle d’une villa à Cannes, mais dans les calanques, ou dans les mêmes piscines où Hadia Decharrière a, plus tard, beaucoup nagé. J’ai dû glisser mon jeton dans les mêmes casiers qu’elle, une grande décennie plus tôt. Alors forcément ses mots résonnent et m’émeuvent. J’étais à ses côtés à une table ronde au salon littéraire de Senlis, elle a mis en mots ce que nous ressentions tous tout bas avec une extrême finesse. J’attends son prochain livre avec impatience…

Eparse

de Lisa Balavoine, Editions JC Lattès

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« Eparse » est pour moi un OLNI: un Objet Littéraire Non Identifié mais terriblement attachant. Ni véritablement un récit, encore moins un roman, c’est une mélopée, une litanie scandée qui parle d’amour perdu, romantique ou maternel, de mariage et de séparation, de souvenirs de jeunesse, des enfants qui grandissent trop vite, des peurs du lendemain, des blessures qui empêchent de guérir. La langue est lancinante et belle, dans sa répétition d’énumération, parfois crue pour réveiller la conscience. J’ai aimé et souris à ses définitions de mots inventés, astucieux, poétiques, comme  Archéolovie: étude approfondie d’histoires d’amour anciennes reposant sur la collecte de leurs traces sensibles et de leurs preuves matérielles.

J’ai retrouvé des bouts d’histoire si semblables, des nostalgies si communes, des gris du Nord, des chansons, des émissions, des pulls qui grattent, des jeux et des noms disparus, que l’émotion était bien présente. Grâce à Amandine de la @librairiesaintpierre de Senlis, nous étions voisines avec Lisa au Salon Sous les Pavés, les livres, du 2 juin dernier et j’ai découvert une femme discrète, à la blondeur lumineuse, qui semble cacher sous sa fragilité la résilience des gens éprouvés très jeunes. Une très belle rencontre avec la personne et avec ses mots.

« Eugénia »

de Lionel Duroy ****

20180519_115331À travers les yeux d’Eugénia, une jeune étudiante roumaine à la fin des années 30, Lionel Duroy décrit admirablement les rouages de la montée de l’antisémitisme et de la haine au sein d’une société, culminant à la description des pogromes de Jassi. Comment de simples individus deviennent des meurtriers? Comment se justifier de l’horreur ? Je découvre cet auteur et sa finesse d’écriture. Ce roman est magistral dans la subtilité de son étude psychologique des bourreaux. Cela me rappelle l’analyse de Hannah Arendt tentant d’appréhender les mécanismes d’obéissance de Eichmann… Se glisser dans la tête des tortionnaires pour mieux comprendre.

 

L’histoire roumaine durant la seconde guerre mondiale y est très bien décrite dans sa complexité, ainsi que la richesse de la scène culturelle de ces années-là, les positions politiques de grands noms tels que Mircea Eliade, Ionesco ou Petrescu. Un roman comme une alerte à la vigilance, une œuvre pour se souvenir et comprendre l’insidieuse contamination de la haine envers l’étranger quel qu’il soit. Pour moi un très grand livre !

« Arrête avec tes mensonges »

de Philippe Besson ****

Arrête avec tes mensongesC’est le sourire énigmatique de ce jeune homme qui attire le regard sur la jaquette. On découvre qu’il s’agit de lui, Thomas Andrieu, ce premier grand amour, immortalisé par l’auteur, un jour de fin d’histoire, après la découverte torride, l’impudeur, les sentiments, la recherche du prolongement, l’arrachement, le départ.

J’ai aimé Philippe Besson dès ma première lecture de; « De là on voit la mer », puis « La maison atlantique ». Dès les premières pages son écriture poinçonne le coeur par l’émotion qu’elle dégage, la finesse psychologique de ses personnages, et cette saveur douce amère que l’on goûte au bout de ses lignes. Ici, le talent de Besson est magnifié par le souvenir, le bouleversement de la disparition de celui qui a sans doute contribué à changer sa vie, le chagrin pour l’être qui ne s’accepte pas en ce qu’il est et subit plutôt qu’il ne devrait vivre, en liberté et en choix. Un roman magnifique qui résonne longtemps.